Récit d’un homme du bas
Il est né dans le bruit des casseroles et la sueur des cuisines. À treize ans et demi, il portait déjà le tablier trop grand pour lui, les mains brûlées par l’eau bouillante, les épaules courbées par les ordres des chefs. Pas de diplôme, pas de promesse d’ascension. Seulement le travail, la fatigue, et cette étrange lucidité qui naît quand on regarde le monde depuis le sol.
Les années ont cabossé son corps : les gestes répétés, les horaires impossibles, les accidents qu’on ne soigne pas vraiment. Mais dans les failles, il a trouvé une autre matière : la pensée. Non pas celle des livres universitaires, mais celle qui surgit dans les silences, quand on se demande pourquoi l’on tient encore debout. Il a appris à philosopher comme on apprend à respirer : par nécessité.
Il ne parle pas de concepts abstraits. Sa philosophie est une cuisine de mots simples, une alchimie de gestes. Il dit : « La verticalité n’est pas dure, elle est souple. On se relève non pas pour dominer, mais pour transmettre. » Ses phrases sont cabossées comme lui, mais elles portent une lumière discrète.
Il n’est pas victime : il refuse la posture de plainte. Il n’est pas héros : il rejette la statue. Il est passeur : il tend ses mots comme on tend une assiette, pour nourrir ceux qui viennent après. Ses enfants, ses lecteurs, ses compagnons de route. Il sait que la vie est faite de chutes, mais il croit que chaque chute peut devenir un seuil.
Dans les cafés du quartier, on le prend pour un vieux ouvrier fatigué. Mais quand il parle, les gens se taisent. Il raconte la dignité du bas, la philosophie des cabossés, et chacun reconnaît un peu de soi dans ses mots. Il ne cherche pas à convaincre : il cherche à relier.

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